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L’islam de la réussite

Nouvelle bibliothèque d'Alexandrie,
avril 2005. (Photo: Anne-Marie Impe)
L’Egypte est le banc d’essai d’un
nouveau discours islamique néolibéral, conservateur et branché,
porté par de jeunes prédicateurs qui rappellent les «
télévangélistes » du Sud des Etats-Unis. Autre
phénomène marquant : les salons musulmans féminins.
Interview-découverte avec Patrick Haenni.
Enjeux internationaux : Les récents
attentats qui ont frappé Le Caire ont renforcé en Europe
l’image d’un islam fondamentaliste et violent. Or, vous décrivez
au contraire
l’éclosion d’un nouvel islam hédoniste, très
en vogue au sein de la bourgeoisie égyptienne, et dont la diffusion
est assurée grâce à des talk shows télévisés
« à l’américaine ».
Patrick Haenni : L’islamisation progresse et touche
de plus en plus les classes moyennes supérieures et urbaines, au
sein desquelles on assiste à la fois à une passion accrue
pour le religieux et à un désinvestissement complet par
rapport à toute cause politique. Ce phénomène est
l’œuvre de jeunes prédicateurs comme Khâlid al-Guindy,
Ali al-Habib et surtout Amr Khâlid. Ce dernier est devenu une véritable
star et a lancé le premier talk show islamique, intitulé
Propos du fond du cœur, sur une chaîne de télévision
diffusée par satellite. Les jeunes spectateurs sont invités
à raconter leur itinéraire vers la piété.
Dans ces émissions, qui laissent une large place au témoignage,
les émotions l’emportent sur les constructions théoriques
et le respect du dogme. En clair, la prédication s’adapte
à la culture de classe de ce nouveau public aisé, vivant
au rythme de la globalisation. Amr Khâlid a abandonné le
discours de la peur et de la menace des prédicateurs traditionnels
et a redécouvert à la fois le Dieu d’amour des catholiques
et l’éthique protestante. Si on y ajoute l’importance
de la repentance, on est vraiment proches des born again christians. A
l’image de ce mouvement évangélique très présent
aux Etats-Unis, cet islam fait recette parce qu’il structure le
désir de mobilité sociale ascendante. Le discours de la
réussite est en train de devenir une espèce d’utopie
de substitution : il faut être positif, s’affirmer par la
réussite individuelle et par le profit. La richesse n’est
pas perçue comme un péché, mais plutôt comme
un signe d’élection divine. Deux des principales valeurs
promues par ces jeunes prédicateurs sont le travail et l’effort,
qui constituent les piliers de l’éthique protestante. Cette
attitude restructure les normes religieuses musulmanes : avant, le mauvais
musulman, c’était celui qui ne priait pas. Aujourd’hui,
c’est celui qui n’est pas productif.
Quelle est l’importance réelle de ce
mouvement ? Touche-t-il uniquement une petite élite bourgeoise
?
Il y a trois ans environ, lorsque ces prédicateurs ont fait irruption
sur la scène égyptienne, leur discours était un discours
de classe. Il vantait la richesse et l’accumulation. L’éthique
protestante passait très mal dans les milieux défavorisés
égyptiens, mais progressivement, cette norme a « percolé
» vers le bas. Non pas parce que Amr Khâlid a le projet explicite
d’atteindre les classes modestes, mais plutôt parce que celles-ci
se sont approprié le modèle de la bourgeoisie dans une logique
de copie. Aujourd’hui, même si cette mouvance suscite des
résistances, tout le monde doit se positionner par rapport à
elle. On peut ne pas aimer Amr Khâlid, mais il est incontournable.
C’est un peu comme Tarik Ramadan (1)
en Europe…
Justement, comment Tarik Ramadan s’inscrit-il
par rapport à cette mouvance ?
Tarik Ramadan et Amr Khâlid sont vraiment deux personnages très
différents. Le premier n’est pas dans la mise en scène,
alors que le second est dans le talk show à l’américaine.
Tarik Ramadan insiste très fort sur la justice sociale, alors que
Amr Khâlid se réfère à une éthique de
classe, la sienne, celle de l’aristocratie (son père est
un ancien médecin de la présidence de la République,
sa mère, la petite fille d’un ancien Premier ministre en
poste sous le règne du roi Farouk). Il restructure les subjectivités
des gens, leur manière de se voir dans le monde face aux autres,
mais aussi face à eux-mêmes. Tarik Ramadan est à Amr
Khalîd ce que la théologie de la libération est à
la théologie de la prospérité. Ils ne sont pas sur
le même terrain et ne se sont d’ailleurs jamais rencontrés
: si Tarik Ramadan fait un tel tabac en Europe et qu’il est relativement
peu connu en Egypte, c’est précisément parce qu’il
est un intellectuel européen qui soulève des problématiques
européennes. Il a une vision, une pensée idéologique
construite, et un projet : l’islam d’Occident.
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| (1)
Tarik Ramadan est professeur d’islamologie à l’Université
de Fribourg et
de philosophie au Collège de Genève. Conférencier
à la fois adulé et
controversé, il anime à travers toute l’Europe
des séminaires de formation
à l’islam. Sa mère était la fille aînée
d’Hassan al-Banna, le fondateur des
Frères musulmans, et son père en était le disciple
préféré. Poussée à l’exil
par Nasser, la famille Ramadan s’installa en Suisse en 1954.
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