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Au fil du Nil et de l'histoire
Par Anne-Marie Impe

La pyramide à degrés de Saqqarah,
construite par l’architecte Imhotep plus de cent ans avant celle
de Gizeh. (Photo: Anne-Marie Impe)
Dans quelques instants, nous atterrirons au Caire. Par le
hublot, comme sur un écran, j’aperçois les trois célèbres
pyramides de Gizeh. Quelle déception ! Ma mémoire a fidèlement
enregistré les images de mes livres d’histoire : les glorieux
tombeaux de Khéops, Khéphren et Mykérinos paraissaient
trôner en plein désert, nimbés d’une lumière
dorée qui leur conférait une majesté indiscutable
; les photographes avaient dû choisir leur angle de prise de vues
très soigneusement, car dans la réalité seul un périmètre
de sable étriqué, aux allures de mouchoir de poche, subsiste
autour des illustres monuments.
Le désert a donc capitulé, dévoré par la mégapole
cairote qui a lancé ses bretelles d’autoroutes et ses immeubles
coiffés d’antennes paraboliques à l’assaut du
site légendaire. Pauvres pyramides ! Leur âme et leur capacité
à susciter le rêve y survivront-elles ? Aujourd’hui
noyées dans le trafic urbain, étouffées par la pollution,
que d’avanies n’ont-elles pas subies au cours des siècles
! Pillage des chambres funéraires, arrachage du manteau extérieur
en calcaire blanc, et même menace de rasage pur et simple, comme
celle subie au IXe siècle, lorsque le calife Abdullah el-Mamoun
voulut détruire la plus grande pour s’emparer des trésors
qu’on y disait enfouis.
Les célèbres pyramides de Gizeh ont été construites
entre 2550 et 2470 avant Jésus-Christ par trois pharaons de la
IVe dynastie (Ancien empire). Avec ses 146 mètres de hauteur, la
plus imposante des trois, celle du roi Khéops, dépasse de
loin la statue de la Liberté (92 m), le Taj Mahal (95 m), et même
la basilique Saint-Pierre de Rome (139 m). Jusqu’au XVI e siècle
de notre ère – soit pendant près de 4 000 ans –
elle demeura le plus haut monument de la terre. Elle est la seule des
sept merveilles du monde antique encore visible de nos jours.
Le mystère des pyramides
Grandioses, donc. Et intrigantes. Aujourd’hui encore, les pyramides
sont loin d’avoir livré tous leurs secrets. On continue,
par exemple, à s’interroger sur la manière dont elles
ont été édifiées.
Lors de son voyage en Egypte, l’empereur Napoléon calcula
qu’avec les pierres qui composent les pyramides, il pourrait entourer
la France d’un mur de dix pieds de haut sur un de large. 5 millions
de tonnes de pierres environ auraient été nécessaires
à l’édification des 3 pyramides ! On sait que, sous
l’Ancien et le Moyen empire, les Egyptiens ne connaissaient pas
la roue. Comment des blocs, qui pesaient en moyenne 2,5 tonnes l’unité,
mais dont certains atteignaient 40 tonnes et plus (comme les blocs de
granit qui ont servi à construire les chambres funéraires)
ont-ils non seulement été acheminés jusqu’au
site, mais surtout hissés et posés les uns sur les autres
?
« Pour le transport, c’est simple, explique le chercheur Christian
Guilmin. Il s’effectuait par voie fluviale, puis les blocs de pierre
étaient posés sur des traîneaux de bois. Lorsque le
limon du Nil, qui recouvrait la terre, était mouillé, les
traîneaux y glissaient presque aussi vite que sur de la glace. L’éminent
égyptologue français Georges Legrain a d’ailleurs
refait cette expérience à Karnak, au début du XX
e siècle. »
Mais ensuite ? Comment les blocs étaient-ils soulevés et
empilés les uns sur les autres, sans appareils de levage ? Depuis
l’antiquité, mille et une hypothèses ont été
échafaudées, des plus farfelues (lévitation, intervention
extra-terrestre, énergie nucléaire) aux plus plausibles
(utilisation de rampes) ; aucune cependant ne répond à l’ensemble
des questions de manière satisfaisante.
Il faut dire qu’aucun texte d’époque ne décrit
la construction des pyramides. Et lorsque l’historien grec Hérodote
se rend sur place pour enquêter à ce sujet, vers 450 avant
J.-C., 20 siècles se sont écoulés depuis leur construction
! Le célèbre écrivain n’aurait cependant pas
suffisamment vérifié et recoupé ses sources. Bref,
il contribua à façonner quelques idées fausses qui
eurent la vie particulièrement longue. Ainsi, contrairement à
ce qu’il rapporte, les pyramides n’auraient pas été
construites par des esclaves ou par des étrangers, mais bien par
des citoyens égyptiens, qui auraient travaillé à
la main pour déplacer, tailler, polir et empiler les blocs, sans
l’aide d’aucun animal ou machine sophistiquée. C’est
du moins ce qu’affirment Zahi Hawass, le médiatique secrétaire
général du Conseil supérieur des antiquités
égyptiennes, et l’égyptologue américain Mark
Lehner.
Une hypothèse assez largement admise aujourd’hui, mais qui
n’explique toujours pas comment les bâtisseurs de pyramides
levaient des blocs qui pouvaient atteindre 40 tonnes et plus. Nous voilà
donc revenus à la case départ !
Guy Demortier, physicien nucléaire et professeur émérite
des Facultés universitaires Notre-Dame de la Paix, à Namur
(Belgique), pense avoir résolu l’énigme. Après
dix ans de recherches et d’analyses en laboratoire, il vient en
effet d’avancer une hypothèse pour le moins audacieuse :
les blocs n’auraient pas été transportés, mais
bien coulés sur place ! Dans un moule en bois, les Egyptiens auraient
mélangé du sable, du gravier, du natron (un carbonate de
sodium), et de l’eau, soit de quoi former du calcaire reconstitué.
Le débat est relancé. Pour le plus grand plaisir des égyptologues,
mais aussi du public. Le mystère qui continue à entourer
les pyramides ne fait-il pas intrinsèquement partie de la fascination
qu’elles exercent ?
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