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Fugue africaine
Par Vincent
Engel

Photographe: Jodi Bieber (MSF Hollande)
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Vous permettez que je m’asseye près de
vous ? Il n’y a plus d’autre place, dans le café, et
vous êtes seul à votre table… C’est vrai ? Merci
beaucoup. Vous accepterez que je vous offre un verre, alors. Oui, je reviens
de loin. De loin, c’est le cas de le dire. L’Afrique centrale.
Médecin sans frontières. Comme la guerre. Enfin… je
ne vais pas vous embêter avec ça. Vous insistez ?
J’ai d’abord été envoyé au Rwanda, peu
de temps après les massacres. Vous avez vu les images, je ne vais
pas en rajouter. Après le Rwanda, je suis parti au Liberia. Partout
la même nécessité : faire face à l’urgence,
parer au plus pressé. Là, je rentre. Le point final, le
point de non-retour. Pourtant, je suis revenu. Mais je n’y retournerai
pas. Jamais.
C’était au Liberia, à Marshall, une petite ville à
une cinquantaine de kilomètres de Monrovia. J’y étais
responsable d’un dispensaire. Si vous avez suivi l’actualité,
vous savez plus ou moins ce qui s’est passé au Liberia. Je
vous épargnerai les clichés sur ce pays de la liberté
devenu l’enfer. Non, ça n’avait rien de commun avec
ce que j’avais vu au Rwanda ; mais il y a quelque chose d’obscène
à vouloir faire des comparaisons, à ce degré de l’horreur.
Passé un certain seuil, la conscience tombe dans une sorte de coma.
J’y étais bien enfoncé. J’accomplissais, mécaniquement,
les actes pour lesquels j’étais mandaté. Des rustines
sur des vies en naufrage. Leur permettre de tenir quelques jours de plus,
sans se poser même la question de savoir si cela valait la peine.
Si ce n’était pas d’une infinie cruauté. Mais
il y a le serment d’Hippocrate, n’est-ce pas ? Sauver des
vies, même si ces vies sont refusées par ceux qui les endurent…
C’est devant le dispensaire que je l’ai rencontrée.
Si je m’étais blindé contre la souffrance, sa beauté
m’a suffoqué. Peut-être n’était-elle pas
si belle, sans doute ne l’auriez-vous pas remarquée ici ;
mais là, dans ce décor d’apocalypse… Elle était
assise, par terre, à quelque distance de la porte, tenant serrée
contre elle une enfant de trois ans. Elle était venue de loin,
certainement, à voir l’état de ses vêtements
et de ses pieds. Mais elle s’était arrêtée à
vingt mètres de l’hôpital des Blancs, mue par un ultime
réflexe – de fierté, de survie, que sais-je ? C’était
une infirmière qui m’avait alertée, une gamine qui
venait d’arriver de Paris et qui ne comprenait pas un mot de ce
que disaient les indigènes. Elle paniquait à longueur de
journée à l’idée de ne pas saisir quelque chose
d’essentiel que lui aurait confié un malade. Elle ne savait
pas encore que ce qu’ils disaient comptait moins que ce qu’ils
taisaient. J’ai descendu les marches, je me suis avancé sous
le soleil de plomb. Imperceptiblement, la mère s’est redressée
et s’est reculée d’autant de mètres que j’en
avais franchi dans sa direction. Comme un animal sauvage… Je me
suis arrêté ; elle aussi. J’ai refait un pas en avant
; elle, un pas en arrière, tenant toujours sa gamine serrée
contre elle. Je me suis arrêté de nouveau, et de loin, je
lui ai demandé, en bassa, pourquoi elle était venue si ce
n’était pas pour entrer dans le dispensaire. Elle n’a
rien répondu. J’ai cru un instant que je m’étais
trompé de dialecte, et j’ai reformulé ma question
en kpelle, mais elle m’a interrompu pour me dire, sèchement,
qu’elle m’avait compris. Elle ne m’a pas répondu
pour autant. Nous sommes restés comme ça, debout sous le
soleil, pendant un quart d’heure. Elle semblait ne rien ressentir
de la chaleur, et moi j’étais en train de cuire. Elle le
savait. De loin, j’ai cru apercevoir l’ombre d’un sourire,
à la vue de la sueur qui ruisselait sur mon visage. Je n’en
pouvais plus : alors, dignement, je lui ai dit, en bassa, que je ne voulais
pas la forcer et qu’elle pouvait venir quand elle le désirait.
Mais qu’il était préférable, pour sa fille
du moins, qu’elle ne reste pas sous le soleil. Je lui ai indiqué,
d’un geste de la main, des huttes, à quelques dizaines de
mètres, où nous hébergions les familles des patients,
qui parfois les accompagnaient et venaient de loin. Pour l’instant,
à cause des combats récents dans la région, il n’y
avait personne. Elle a tourné les yeux vers le camp, mais elle
a attendu que je sois rentré pour s’y rendre. Je l’ai
observée de l’intérieur du dispensaire. La petite
infirmière me pressait de questions, elle ne comprenait pas pourquoi
cette femme avait fait toute cette route pour rester échouée
là. Je lui ai dit que l’échouage était une
notion très relative et très occidentale, et elle m’a
regardé sans comprendre. Je lui ai demandé de porter de
la nourriture sur le seuil de la case que cette femme aurait choisie,
mais surtout de ne pas chercher à lui parler ou à
l’approcher. Je me disais qu’elle laisserait plus facilement
une femme franchir le périmètre de sécurité
que son instinct traçait autour d’elle.
Après une dizaine de minutes, l’infirmière est revenue,
affolée. Elle avait pu déposer la nourriture, comme je le
pensais, à l’entrée de la case – la plus reculée
du campement, près de la route. Elle n’avait pu se retenir
de jeter un œil à l’intérieur et avait aperçu
la mère et l’enfant, toujours blottis l’un contre l’autre,
contre le mur du fond. Elle avait été terrifiée par
l’aspect de l’enfant, qui lui semblait dans un état
quasi
désespéré. Elle me pressait d’intervenir, d’obliger
cette mère à me confier sa fille pour la sauver. C’est
ce que j’aurais dû faire, fidèle à mon serment
et à ce qu’étaient devenues mes pratiques médicales.
Mais j’ai répondu à l’infirmière qu’elle
devait se calmer et que cela ne servirait à rien. Si j’essayais
de la forcer, la mère partirait, et l’enfant mourrait à
coup sûr. En fait, je n’en savais rien. C’était
peut-être vrai, très probable même. Mais l’inverse
n’était pas impossible.
Pendant trois jours, elles n’ont pas bougé de la case. La
mère prenait la nourriture que nous lui apportions, se servait
d’abord puis tentait de faire manger sa fille. Mais la gamine refusait
d’avaler plus que quelques bouchées, qu’elle recrachait
le plus souvent. C’est ce que je pouvais observer, caché
dans une case voisine dans le mur de laquelle j’avais pratiqué
une ouverture discrète. Pas glorieux, je sais. Je n’explique
pas cette curiosité malsaine, et je l’excuse encore moins.
J’étais plus attiré par la beauté de la mère
que par la maladie de l’enfant. Il s’était mis à
pleuvoir comme il ne pleut que dans cette région de l’Afrique.
La terre était devenue un profond tapis de boue chaude. Heureusement,
les cases, surélevées, échappaient à l’inondation.
Mes hôtes bougèrent encore moins. Parfois, quand le soleil
refaisait surface, la mère s’étirait et venait sur
le seuil. Cela me mettait particulièrement en émoi, et je
me réjouissais de ce que la guerre tînt mon dispensaire à
l’écart, pour pouvoir consacrer le plus de temps possible
à ma surveillance.
Elle était vêtue d’un grand voile coloré, usé
par le temps. Je devinais sa poitrine, qui parfois
s’échappait entre deux lambeaux, parfaite comme elles ne
le sont, le plus souvent, que chez les très jeunes femmes africaines.
Hé oui, je sais, revoilà Tintin… Encore que le petit
reporter s’intéressait fort peu aux seins des femmes ! Mais
rassurez-vous, je ne vais pas vous ennuyer avec mes fantasmes. C’est
d’ailleurs assez déplacé. Je ne vous fais cette confidence
que pour mieux vous faire comprendre combien on s’écarte
facilement, insensiblement, des motivations qui vous font tout quitter
pour sauver l’humanité. Camus a écrit, je crois, qu’on
aime l’humanité en général pour ne pas avoir
à aimer les êtres en particulier : mais dès que vous
tombez amoureux d’un de ces êtres, l’humanité
peut crever.
Au bout de trois jours, l’état de l’enfant devint à
ce point alarmant que sa mère se décida. Je
n’étais pas dans ma cachette, heureusement. De la fenêtre,
je l’ai vue avancer sous une averse tropicale, droite et digne.
Je me suis rendu sur l’auvent qui protégeait notre entrée.
Elle s’est arrêtée au bas des marches, sous la pluie.
J’ai compris qu’elle attendrait que je m’efface, ce
que j’ai fait aussitôt. Elle a monté son fardeau, une
fillette complètement anémiée, dans un état
semi-comateux. Elle n’a pas dit un mot avant qu’elle ait pu
déposer l’enfant sur le lit que lui indiquait l’infirmière
affolée. Alors, elle m’a regardé droit dans les yeux,
et j’ai dû m’appuyer sur le dos d’une chaise pour
ne pas me liquéfier sous ce regard aussi dur, aussi insondable
que l’ébène le plus dense. « Je sais que tu
peux sauver son corps, m’a-t-elle dit en bassa. Mais si tu ne guéris
pas son âme, cela ne m’intéresse pas. » Comme
un idiot, j’ai balbutié que je ferais tout ce qui était
possible, qu’elle devait me faire confiance, et je lui ai demandé
si elle ne voulait pas que je l’ausculte elle aussi ; si sa fille
était malade, il se pouvait qu’elle le soit également,
ce n’était pas prudent de rester comme ça… Elle
m’a interrompu d’un geste royal. « Ne t’occupe
pas de moi. Je lis dans tes pensées. Tu es un homme comme tous
les autres. Ne te prends pas pour Dieu. » Puis, sans un regard pour
sa fille ou pour moi, elle est repartie sous l’averse, attendre
dans sa case que j’aie sauvé le corps et l’âme
de sa fille.
Le corps seul m’a déjà coûté bien des
efforts. L’infirmière et moi, nous nous sommes relayés
à son chevet, jour et nuit, durant deux semaines. Je l’avais
mise sous perfusion, pour reconstituer d’abord sa formule sanguine
et la nourrir sans risquer des vomissements. Petit à petit, elle
a remonté la pente. J’ai procédé aux quelques
analyses pour lesquelles j’étais équipé. Pas
d’HIV, pas d’hépatite. Un bilan plutôt satisfaisant.
Je me réjouissais déjà, je me voyais rapportant l’enfant
à sa mère, sûr d’obtenir d’elle au moins
un sourire, la promesse d’une rencontre plus amicale, la chance
d’établir un contact. Je pensais à elle sans relâche,
si fort que, d’une certaine manière, je crois que l’enfant
a eu le sentiment que c’était sa mère qui la veillait.
Merveilleux pouvoir de l’illusion, n’est-ce pas ? Après
quinze jours, elle était sur pied. Le corps était réparé.
Je ne pensais plus à ce que sa mère m’avait demandé,
et je ne m’étonnais même pas des échecs qu’essuyait
mon infirmière lorsqu’elle tentait de faire rire l’enfant,
ou simplement de la faire jouer avec une poupée. J’ai encore
attendu un jour. Je n’étais presque plus allé épier
la mère, totalement absorbé par ma noble mission de rédempteur.
Le lendemain, après un dernier examen durant lequel la gamine se
laissa manipuler sans réagir, sans me regarder, sans sourire ni
pleurer, je suis sorti et je me suis rendu devant la case. J’avais
tous les droits, à présent ! J’ai appelé. Elle
est apparue sur le seuil. Je lui ai dit que sa fille était sauvée.
« Pourquoi ne l’as-tu pas amenée avec toi ? »
Son regard était toujours aussi impitoyable. J’en ressentis
une sorte de rage, qui exacerba mon désir. « Je veux que
tu viennes la rechercher. Je dois t’expliquer plusieurs choses pour
être sûr qu’elle ne tombe plus malade. Elle devra prendre
aussi des médicaments. Je te les donnerai, tu ne devras pas les
payer. » Elle a hésité. « As-tu soigné
son âme aussi ? » Là, sur le coup, j’ai failli
me mettre en colère. Mais je me suis retenu. Oui, j’avais
soigné son âme, puisque j’avais sauvé son corps
! Je ne l’ai pas dit comme ça, je m’en suis tenu à
la première proposition. Elle a encore hésité, puis
elle a descendu l’escalier de fortune, gravement, s’arrêtant
sur l’avant-dernier échelon. « Avance, je te suis »,
m’a-t-elle commandé. La distance avait diminué, mais
n’avait pas été abolie. Je me suis mis en marche,
triomphant intérieurement, jusqu’au dispensaire. J’ai
poussé la porte et je me suis effacé pour la laisser entrer.
L’enfant n’avait pas bougé. La silhouette de sa mère
s’est dessinée dans l’embrasure ; la gamine a levé
vers elle ses yeux sombres. J’ai croisé son regard, et j’ai
réalisé que son âme était toujours malade.
La mère l’avait vu avant moi. Elle s’est tournée
vers moi, impitoyable :
« Tu m’as menti. Tu n’as aucun pouvoir. Tu aurais mieux
fait de la laisser mourir. » J’ai paniqué, j’ai
enfilé tous les mots que je connaissais en bassa pour lui dire
qu’il faudrait du temps, que je ne pouvais, en si peu de temps,
venir à bout de tous les fantômes et de toutes les horreurs
que sa fille avait dû subir depuis sa naissance – car c’était
de cela qu’il s’agissait, évidemment, pas d’anémie
ou d’infections ! Elle ne m’a pas écouté. Elle
s’est avancée vers sa fille, l’a reprise dans les bras
et s’est mise à murmurer une
chanson très lente, très douloureuse. Elle s’est approchée
de la porte. Elle partait, avec son enfant guérie. Avec son enfant
malade. Précipitamment, l’infirmière a saisi les victuailles
et les médicaments qui traînaient à sa portée,
les a fourrés dans un sac, tandis que j’essayais encore de
retenir les fuyardes, invoquant les médicaments à prendre
si on voulait éviter une rechute, l’importance d’une
alimentation équilibrée… Elle marchait sans se retourner.
L’infirmière a couru derrière elle, l’a rattrapée
à la lisière de la route et lui a tendu le sac. J’ai
cru qu’elle allait le refuser, mais après un moment, elle
l’a accepté, avec un sourire qui m’a désespéré,
et un mot que je n’ai pas cherché à entendre –
et que l’infirmière n’a pas compris. La mère
et la fille sont parties vers l’est, la petite Française
est revenue vers moi, bouleversée, le visage plein de
larmes. Elle a eu la délicatesse de ne pas me poser de question.
Mais elle n’a pas cherché à me consoler non plus.
Deux jours plus tard, le responsable du district est venu garer son 4X4
devant le dispensaire. Il avait trouvé leurs corps à quelques
kilomètres de là, dévorés par les bêtes
sauvages. C’étaient les médicaments qui l’avaient
mis sur notre piste. Je les ai reconnues, difficilement, tant les fauves
s’étaient délectés. L’officier a déclaré
qu’elles étaient folles, sûrement, comme si ce n’était
pas assez difficile comme ça, avec la guerre civile, s’il
fallait en plus se charger des mères suicidaires… Je ne lui
ai pas demandé pourquoi il estimait qu’il s’agissait
d’un suicide. Je le savais avant qu’il les retrouve. Il a
craché par terre et est reparti avec les corps. Je suis allé
vomir derrière le dispensaire, pendant que l’infirmière
s’évanouissait…
Voilà. Je suis rentré en Europe. Point à la ligne.
Mélo, non ? Vous pouvez en rire, si vous voulez. Ce serait une
protection compréhensible. N’est-ce pas ce que j’ai
fait, devant la demande de cette mère ? Il y a tant de sortes de
rires… Pardon ? Comment s’appelait cette femme ? Je n’en
sais rien. Je vous ai rapporté, fidèlement, au mot près,
toutes les paroles qu’elle m’a adressées. Elle ne m’a
même pas donné le nom de sa fille.
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