|
|
|
SOS pour le Darfour Par
Anne-Marie Impe

Photographe: Francesco Zizola (Magnum photos)
Lire l'article au format pdf
Depuis le début de l’année 2003,
l’Ouest du Soudan est ravagé par un conflit qui a provoqué
une des plus graves crises humanitaires de ce début de siècle.
Pendant que la communauté internationale commémore les dix
ans du génocide rwandais, à coups de théâtraux
« Plus jamais ça ! », « nettoyage ethnique »
et autres crimes contre l’humanité se commettent au Darfour.
Dans l’indifférence presque totale.
« Les
forces gouvernementales et les Arabes sont arrivés ensemble à
8 heures du matin, quand les gens faisaient la prière. Certains
étaient en voiture, d’autres allaient à cheval ou
à dos de chameau. Les Janjawids [ndlr : milices tribales arabes,
armées par le gouvernement] portaient des uniformes de l’armée.
Sans crier gare, ils se sont mis à brûler le village et à
tirer sur les civils. Ils ont tué tous ceux qui étaient
noirs. Voilà le programme : ils ne veulent pas de tribus noires
dans cette région ».
Zeinab, 25 ans, et son mari, village de Miramta, 7 février
2004.
« Ils ont encerclé
le village. J’étais caché dans l’herbe et j’entendais
le commandant dire dans son téléphone satellite : “Nous
sommes près du village numéro 1541. Nous avons trouvé
les groupes d’autodéfense et nous les avons tués“.
Ils ont tout brûlé, tout pillé. Ils ont brûlé
toutes les mosquées qui n’étaient pas en briques.
Les Janjawids ont pris les filles et les ont violées. Ils en ont
violé treize ».
Jumaa, village de Gokur, 23 octobre 2003.
« Les Janjawids ont amené leurs chameaux
dans le village et ils leur ont laissé manger tout le sorgho. Ils
ont ensuite mis le feu aux maisons et m’ont tout volé, y
compris mes 14 vaches. Les Janjawids criaient :“Tuez les Noubas
! Tuez les Noubas !“ Tout ça, c’est parce que nous
sommes des Noirs. Nous pouvions nous défendre contre les nomades
arabes, mais pas contre les Janjawids. Les forces gouvernementales leur
ont donné de très bons fusils et prennent part à
leurs attaques » .
Idriss, 43 ans, village de Gozbeddine, 1er octobre 2003.(1)
Le Soudan : un Rwanda au ralenti ?
Assassinats, viols, tortures, enlèvements de femmes et d’enfants
pour les réduire en esclavage, déplacements forcés
de populations, destruction de villages et pillages : les centaines de
témoignages rassemblés par Human Rights Watch, Amnesty international,
Médecins sans frontières ou les Nations unies décrivent
tous les mêmes scènes. Comme autant d’épisodes
d’une histoire terrible qui s’est déroulée presque
à huis clos.
Depuis février 2003, en effet, le Darfour, situé à
l’ouest du Soudan, est ravagé par un conflit qui aurait tué
plus de 10 000 personnes et provoqué le déplacement de plus
d’un million d’autres, selon les Nations unies(2)
. Parmi celles-ci, 110 000 ont traversé la frontière du
Tchad, et plusieurs dizaines de milliers sont déjà arrivées
dans les camps mis sur pied par le Haut commissariat aux réfugiés
(HCR). Les autres errent toujours dans la zone aride qui borde la frontière.
Tous les rapports concordent : ce désastre humanitaire a été
provoqué par la politique de répression indiscriminée
lancée par le gouvernement soudanais contre une rébellion
apparue en février 2003, au sein de populations négro-africaines
du Darfour (voir « Le contexte, des populations marginalisées»,
pp. 12 et 13). Alors que Khartoum parle de campagne contre-insurrectionnelle
et reconnaît que « certains excès individuels »
ont pu être commis par ses troupes, « en réaction à
ceux commis par les rebelles », d’autres, par contre, évoquent
sans ambages une politique d’épuration ethnique menée
au bénéfice de tribus arabes et au détriment de populations
négro-africaines.
« Le Soudan est un Rwanda au ralenti », n’hésite
pas à déclarer John Prendergast, le conseiller spécial
du président de l’International Crisis Group(3)
. « J’étais au Rwanda durant le génocide, explique
pour sa part Mukaesh Kapila, le coordinateur des Affaires humanitaires
de l’ONU au Soudan. Le niveau de violation des droits de l’Homme
au Darfour y est semblable. C’est davantage qu’un simple conflit.
C’est une tentative organisée de se débarrasser d’une
population »(4)
. De retour d’une mission au Darfour, Daniel Augstburger, responsable
des secours d'urgence de l'ONU, confirme cette analyse, en déclarant
le 1er avril à Genève : « Nous avons constaté
un déplacement systématique des populations non arabes par
le gouvernement afin de les cantonner dans divers camps pour personnes
déplacées. Nous avons pu aller dans des zones où
nous avons été témoins de l'incendie systématique
de villages alors même que nous étions sur place. Il y a
un dessein, il y a un ciblage spécifique de populations. »(5)
Propos excessifs, destinés à se protéger en cas d’évolution
apocalyptique de la situation ? C’est ce que dénoncent certains
journalistes français, comme Christophe Ayad qui accuse l’ONU
de « crier au loup, au risque de banaliser le mal » (6)
. Ou Jean-Philippe Rémy qui estime qu’« établir
un parallèle avec le Rwanda a toutes les chances d'échauffer
un peu plus les esprits dans une région déjà prompte
à l'embrasement. » (7)
« On savait »
Que la situation mérite ou non la qualification de « nettoyage
ethnique », chacun en reconnaît aujourd’hui l’extrême
gravité. Comment expliquer dès lors des réactions
aussi tardives ? Après le génocide du Rwanda, en 1994, la
communauté internationale n’affirmait-elle pas avoir mis
en place un système d’alerte, voire de prévention
des conflits ? Or, ces déclarations de hauts fonctionnaires de
l’ONU interviennent treize mois après le début des
violences. Depuis février 2003, les exactions ont été
crescendo pour culminer d’octobre 2003 à février 2004.
Selon un rapport du Haut commissariat aux droits de l’Homme, le
nombre de déplacés internes est d’ailleurs passé
de 250 000 personnes à plus d’un million, entre septembre
2003 et avril 2004(8)
.
Alors, comment comprendre le « silence assourdissant » des
responsables politiques du monde entier pendant toute cette période
? Faut-il incriminer le manque d’informations ? Difficile d’y
croire. En juin 2003 déjà, l’International Crisis
Group avait décrit, dans un rapport bien documenté (9)
, la répression menée par Khartoum et avait appelé
la communauté internationale à réagir. Et dès
septembre, plusieurs ONG, dont Médecins sans frontières
lançaient leurs premiers communiqués d’alerte.
Pendant les quatre à cinq mois « sensibles », le gouvernement
soudanais réussissait, il est vrai, à interdire pratiquement
toute action des organisations humanitaires au Darfour(10)
et à contrôler très étroitement l’accès
des journalistes. Certains parvenaient malgré tout à pénétrer
dans le pays, comme Jean-Philippe Rémy qui, dans Le Monde du 20
janvier 2004, publiait un reportage réalisé en territoire
soudanais. (11)
Si la réaction de l’ONU a donc été incroyablement
tardive, au moins ses hauts fonctionnaires ont-ils cette fois joué
un rôle décisif pour alerter l’opinion publique de
la gravité de la situation. Le 7 avril, lors de la commémoration
du génocide rwandais, Kofi Annan, le secrétaire général
de l’ONU, montait lui-même au créneau pour appeler
la communauté internationale à réagir, déclarant
qu’elle « devait être prête, quels que soient
les termes utilisés pour décrire la situation, à
prendre des actions rapides et appropriées, c’est-à-dire
une succession de mesures qui pourrait inclure une action militaire ».
Mais malgré cette prise de position claire et ferme, les différents
Etats membres de l’ONU décidaient …de ne rien décider.
Le « rapport interdit »
Le 23 avril, à Genève, la Commission des droits de l’Homme
des Nations unies (CDH) choisissait de ménager Khartoum en ne condamnant
pas les exactions commises contre les populations du Darfour. Une position
vivement dénoncée par Human Rights Watch et Amnesty international,
mais qui ne surprend guère quand on sait que la majorité
des 53 pays qui constituent la CDH violent eux-mêmes les droits
de l’Homme et ont tendance à bloquer toute condamnation à
l’égard de l’un d’eux.
Le projet initial de résolution, déposé par l'Union
européenne, avait reçu le soutien de Washington. Il exigeait
que le gouvernement soudanais prenne des mesures pour mettre fin aux «
attaques systématiques contre les civils », et « cesse
d'apporter le moindre soutien (…) aux milices janjawids »
(ndlr :que Khartoum a toujours démenti soutenir). La résolution
dénonçait aussi « le dépeuplement forcé
de zones entières ». A la suite de négociations entre
délégations africaine et européenne, ce texte a été
complètement édulcoré, puisqu’il se contente
de demander à Khartoum de « s’engager à neutraliser
les milices armées », sans référence explicite
aux Janjawids. Il a été adopté par 50 voix pour,
deux abstentions et un vote contre : celui des Etats-Unis(12)
.
Double victoire pour le gouvernement soudanais, qui réussissait
aussi à empêcher la diffusion, avant le vote, d’un
rapport sur la situation au Darfour. Rédigé à la
suite d’une mission effectuée au Tchad, du 5 au 15 avril,
par une équipe du Haut commissariat aux droits de l’Homme(13)
, ce « document interdit » a atterri sur les bureaux d’Enjeux
internationaux. Il décrit un « règne de terreur »
sur le Darfour et souligne que les exactions qui s’y déroulent
« pourraient constituer des crimes contre l’humanité
et des crimes de guerre ». Parlant d’« attaques répétées
contre des civils par les forces gouvernementales soudanaises et leurs
milices alliées en vue de provoquer leur déplacement »
et « d’un usage disproportionné de la force »,
il dénonce également la totale impunité dont bénéficient
les Janjawids, qui agissent en étroite coordination avec les forces
régulières. Et il note que les attaques visent essentiellement
des tribus d’origine africaine.
Silence, on tue !
Début mai, deux équipes de l’ONU(14)
confirment ces accusations. Le deuxième rapport décrit clairement
une politique de « nettoyage ethnique » et dénonce
une « stratégie systématique et délibérée
visant à affamer les populations ». De leur côté,
les organisations humanitaires ne cessent de répéter combien
la situation réclame des mesures urgentes. La destruction des récoltes
et des puits lors du conflit, conjuguée à l’arrivée
des pluies (dès le mois de mai), vont en effet transformer ce qui
est déjà une catastrophe humanitaire en une situation de
famine.
Le 7 mai, le Conseil de sécurité des Nations unies ne décide
malgré tout d’aucune action immédiate, prenant ainsi
le risque de condamner à mort des milliers de personnes.? C’est
donc la « realpolitik » la plus crue et la plus cruelle qui
l’emporte. Une fois de plus. Les ONG ne s’avouent toutefois
pas vaincues. Pendant que les organisations humanitaires renforcent leurs
actions au Tchad et tentent de pouvoir intervenir efficacement au Darfour,
les associations de défense des droits de l’Homme multiplient
les interventions auprès des gouvernements et des institutions
internationales. Dix ans après le Rwanda, va-t-on réussir
à éviter que l’histoire ne bégaie ?
(1) Témoignages
extraits du rapport de Human Rights Watch: Darfur destroyed, Ethnic Cleansing
by Government and Militia Forces in Western Sudan, May 2004, 82 pages.
(2) Il y aurait 570 000 déplacés
internes dans le Darfour Ouest, 290 000 dans le Nord Darfour et 140 000
dans le Sud. Source : Report of the Acting High Commissioner on the human
rights situation in Darfur, April 2004, 21 pages.
(3) Ethnic Cleansing in Darfur: A
New Front Opens in Sudan’s Bloody War, discours prononcé
devant la Commission des relations internationales de la Chambre des représentants
des Etats-Unis, à Washington, le 6 mai 2004.
(4) Déclaration du 19
mars 2004, citée par Christophe AYAD, dans « Une guerre ethnique
au cœur de nulle part », Libération, 23 avril 2004.
(5) « L’ONU dénonce
une catastrophe humanitaire au Darfour », www.lemonde.fr, 1er avril
2004.
(6) « Une guerre ethnique
au cœur de nulle part », op. cit.
(7) « Une “guerre
oubliée“ qui a déjà fait 10 000 morts selon
les Nations unies », Le Monde, 25 avril 2004.
(8) Report of the Acting High
Commissioner, op. cit. p. 3.
(9) Sudan’s other wars,
International Crisis Group (ICG), Khartoum/Brussels, 25 June 2003.
(10) Darfur destroyed, Human
Rights Watch, op. cit. p. 51
(11) « Khartoum écrase
la rébellion du Darfour par le feu et le sang », Le Monde,
20 janvier 2004.
(12) « Dans dix ans,
on nous demandera : “Où étiez-vous au moment de cette
épuration ethnique ? Qu’avez-vous fait ? » déclarait,
le 23 avril, Richard Williamson, l’ambassadeur américain
auprès de la Commission des droits de l’Homme.
(13) Report of OHCHR mission
to Chad, 5-15 April 2004, 13 pages.
(14) La première appartient
au Haut commissariat aux droits de l’Homme et la deuxième
est composée d’experts de l’UNICEF, de l’OMS,
de la FAO et de l’OCHA (Office de coordination des affaires humanitaires).
Titre des deux rapports : Report of the Acting High Commissioner, op.
cit. et United Nations Inter-Agency Fact Finding and Rapid Assessment
Mission, Kailek Town, South Darfur, 25 April 2004.
|
|
|
|