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Le "meilleur des mondes"
Action : Les pionniers de la justice international



Le « meilleur des mondes »

Par Jean-Paul Marthoz

Après 47 années d’un régime cadenassé, Fidel Castro continue de fasciner et garde des cohortes de fidèles. Au sein d’une certaine gauche, critiquer le Líder Maximo reste un blasphème ou une trahison. Pourquoi pareille mansuétude ? Analyse.

Président du Conseil d’Etat et du Conseil des ministres, premier secrétaire du parti communiste, commandant en chef des forces armées, Fidel trône au-dessus de Cuba. Le caractère immuablement socialiste du régime est inscrit à l’encre indélébile dans la Constitution. L’opposition est neutralisée, les journalistes indépendants emprisonnés. La justice est aux ordres et les « élections » sont bétonnées. Les Comités de défense de la Révolution et les Brigades de vigilance révolutionnaire quadrillent, épient, dénoncent. L’armée et les services secrets dominent l’économie et la société.
Et pourtant, dans nombre de cercles de gauche, Fidel Castro continue de bénéficier d’une tolérance intrigante, comme si la répression était jolie dès lors qu’elle est tropicale et révolutionnaire. Un peu partout, des comités de solidarité défendent à tout crin le régime. En Amérique latine, ses partisans les plus fidèles estiment même que l’histoire est en train de les absoudre : après une décevante parenthèse démocratique libérale, le populisme progresse et il se pare des atours de la Révolution cubaine. Castro, l’éternel ostracisé, est invité chez Hugo Chavez, Evo Morales et Nestor Kirchner.
Comment expliquer cette fascination pour un régime qui, depuis des décennies, collectionne les mauvaises notes dans les rapports des organisations internationales des droits de l’Homme ? Pourquoi pareille compréhension de la part d’intellectuels et de militants qui n’ont jamais eu de cesse, et avec raison, de critiquer la dictature du général Pinochet ou, plus récemment, de condamner les prisons américaines à Guantanamo ?
La personnalité de Fidel Castro explique beaucoup de choses : son charisme, sa « tonitruance », sa résistance face aux Etats-Unis, son engagement révolutionnaire, son « machisme-léninisme » séduisent ses partisans (et parfois même certains de ses adversaires). Mais il a aussi le génie d’être au rendez-vous de l’histoire. Dans les années 1950, lorsqu’il crapahute avec ses barbudos dans la Sierra Maestra, il se retrouve au croisement de deux idéologies qui vont régner pendant des décennies sur l’intelligentsia progressiste : le « gauchisme » et le tiers-mondisme. Il s’en empare : contre l’attentisme électoraliste du vieux parti communiste cubain, Fidel Castro force l’histoire et impose la primauté du recours à la voie armée. Contre les pays du Nord, empêtrés dans de difficiles processus de décolonisation (guerre d’Algérie, Congo belge), contre les Etats-Unis surtout, qui interviennent sans vergogne en Amérique latine, il représente le réveil des peuples et la revanche des damnés de la terre.
Ce cocktail sera aussi enivrant qu’un mojito. Tous les éléments du mythe sont réunis : Castro tient tête aux yankees et expulse les grandes entreprises multinationales ; Che Guevara essaime la révolution dans les Andes et au Congo ; un petit pays, qui n’avait été jusque-là que le « lupanar des Etats-Unis », mène une politique étrangère digne d’une superpuissance ; les troupes cubaines débarquent en Angola et humilient le régime blanc d’Afrique du Sud ; dans la Corne de l’Afrique, elles soutiennent la lutte d’autodétermination des guérillas érythréennes.
L’envoûtement sera profond, car « il y a toujours eu un énorme malentendu autour de l’idéologie de la Révolution, écrit l’opposant Jacobo Machover. Les textes les plus dogmatiques, les plus radicalement empreints d’idéologie communiste, donnaient l’impression, du fait d’une interprétation complaisante, d’être des manifestations libertaires ». 1
Fidel Castro bénéficie de ce que Gérard Chaliand a appelé le « transfert utopique». 2 La gauche européenne, consciente de son épuisement idéologique, déverse ses aspirations sur le Sud, y cherche un exutoire à ses concessions, mais aussi à sa quête incessante d’une voie révolutionnaire entre le stalinisme et le capitalisme.
L’attrait du castrisme se fonde à la fois sur la rébellion et sur le dogmatisme, dans un étrange ballet entre l’indépendance et l’alignement. Dans les premières années de la Révolution, à l’époque de la création de l’Organisation latino-américaine de solidarité et de la Tricontinentale, Fidel séduit des générations rebelles, qui contestent l’immobilisme des partis communistes locaux et la coexistence pacifique défendue par l’Union soviétique. Inspirés par Che Guevara, dont ils oublient le côté autoritaire pour ne retenir que son engagement révolutionnaire et son « martyre », des milliers de jeunes Latino-Américains adhèrent aux mouvements de guérilla pour faire la Révolution dans la Révolution. 3 D’autres s’engagent dans des organisations d’extrême gauche, à l’image du MIR (Mouvement de la gauche révolutionnaire) chilien, qui voient dans le soviétisme une abdication de l’idéal révolutionnaire.
Paradoxalement, l’allégeance à l’Union soviétique apporte au castrisme les ressources dont il a besoin pour entretenir son image rebelle et romantique. Fidel continue à appuyer les révolutions armées alors que Moscou privilégie ses relations avec les partis légalistes. La victoire sandiniste au Nicaragua en 1979 est celle du castrisme : les services secrets cubains, menés par Manuel Piñeiro, jouent un rôle déterminant dans la stratégie militaire et politique du Front sandiniste de libération nationale4.
Dans les années 1970, Fidel Castro, l’ancien élève des Jésuites, qui a fait de Cuba le premier territoire marxiste et athée des Amériques, réussit aussi à séduire une partie de la gauche chrétienne européenne et latino-américaine. Le mythe quasi christique de Che Guevara, son appel au sacrifice et à la création d’un « homme nouveau », touchent une corde sensible parmi de nouvelles générations catholiques en quête d’engagement. La théologie de la libération, née du sentiment d’indignation face aux injustices sociales, trouve de profondes convergences dans l’égalitarisme castriste.

Les malédictions de l’Amérique latine
La popularité dont bénéficie encore Fidel Castro dans les milieux d’extrême gauche, au sein de la mouvance alter-mondialiste et parmi les populations latino-américaines impose de s’interroger sur deux malédictions historiques du continent : l’hostilité brutale des oligarchies latino-américaines à toute politique de réforme sociale et de répartition plus équitable des richesses ; l’ingérence des Etats-Unis en faveur de politiques qui aggravent la dépendance et le ressentiment.
Malgré le retour des militaires dans leurs casernes, l’Amérique latine est plus inégalitaire que jamais. Vus des bidonvilles d’El Alto (Bolivie) ou de Nezahualcoyotl (Mexico), les « acquis de la révolution cubaine », même s’ils sont menacés par la crise économique et par un retour des inégalités au bénéfice d’une puissante nomenklatura castriste, séduisent davantage qu’une démocratie à l’occidentale qui a imprudemment lié son sort au modèle économique néo-libéral et à ses recettes de privatisation et de libéralisation.
Dans son introduction à un livre d’interviews de Fidel Castro, publié en avril 2006, Ignacio Ramonet, le directeur du Monde diplomatique, relaie cette argumentation. « La Révolution cubaine, écrit-il, reste une référence importante pour des millions de déshérités de la planète, en raison de ses succès et en dépit de ses évidentes déficiences (les difficultés économiques, une colossale incompétence bureaucratique, une corruption à petite échelle généralisée, les pénuries, les pannes de courant, le manque de transport, le rationnement, la dureté de la vie quotidienne, les restrictions à certaines libertés). En Amérique latine et dans d’autres parties du monde, des femmes et des hommes protestent, luttent et parfois meurent en essayant d’atteindre des objectifs sociaux comme ceux obtenus par le modèle cubain. N’en déplaise à ses détracteurs, Fidel a une place qui lui est réservée au panthéon mondial des figures qui ont lutté avec le plus de détermination pour la justice sociale et qui ont généreusement offert leur solidarité aux opprimés de la terre ». 5
Le nationalisme et son corollaire, l’anti-américanisme, sont les autres leviers du philo-castrisme. L’hostilité obsessionnelle des Etats-Unis confère à Fidel Castro un statut spécial qui lui permet de s’immuniser largement contre les critiques trop appuyées, non seulement à gauche, mais aussi au sein des milieux nationalistes ou souverainistes de droite. Ainsi, en avril 2003, alors que 90 dissidents venaient d’être arrêtés et 75 d’entre eux condamnés à des peines de 6 à 28 ans de prison, plus de 160 intellectuels d’Europe et des Amériques, évoquant la guerre en Irak, signent une lettre dénonçant les menaces d’intervention américaine contre Cuba. Parmi eux : le prix Nobel de littérature Gabriel Garcia Marquez, les prix Nobel de la Paix Rigoberta Menchu et Adolfo Perez Esquivel, la romancière sud-africaine Nadine Gordimer, Harry Belafonte, l’acteur Danny Glover et Noam Chomsky.
Finalement, Castro bénéficie de l’image douteuse de ses ennemis les plus acharnés. Les milieux extrémistes de Miami, les ultras au sein de l’administration Bush, les amis d’Aznar au sein d’un Parti populaire espagnol qui condamne le castrisme mais refuse de critiquer le franquisme, assurent à Fidel de solides ralliements.

Le désamour
Le désamour, toutefois, s’est peu à peu installé au sein des milieux progressistes. Dès les premiers mois de la Révolution, quelques voix s’élèvent contre l’incarcération de dirigeants rebelles qui ont osé déplaire à Castro, à l’image de Huber Matos 6 ou de Jorge Valls 7, des héros de la Révolution impitoyablement condamnés à 20 ans de prison. D’autres sont écœurés par la brutalité de la répression, l’arbitraire des tribunaux révolutionnaires, les exécutions sommaires et l’envoi des « indésirables » (prêtres catholiques, témoins de Jéhovah, etc.) dans des camps de travail, les sinistres Unités militaires d’aide à la production (UMAP).
La campagne contre les écrivains et cinéastes dissidents, le harcèlement des homosexuels, l’approbation de l’écrasement du Printemps de Prague par l’URSS en 1968, provoquent de bruyantes ruptures, des silences gênés et de profonds déchirements. En 1971, l’affaire Padilla met les intellectuels de gauche devant leurs responsabilités. Le 9 avril, dans Le Monde, plusieurs écrivains, dont Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre, Julio Cortazar et Gabriel Garcia Marquez, dénoncent l’emprisonnement du poète cubain tout en réaffirmant « leur solidarité avec les principes qui ont inspiré la lutte dans la Sierra Maestra ». Quelques semaines plus tard, après la libération de Padilla et la mise en scène d’un mea culpa à la mode stalinienne, une nouvelle pétition, qualifiant l’auto-critique de Padilla de « pénible mascarade », confirme le divorce. On y retrouve une nouvelle fois les signatures de Sartre et de Beauvoir, aux côtés de Mario Vargas Llosa, Octavio Paz, Juan Goytisolo et Jorge Semprun. En 1973, l’écrivain chilien, Jorge Edwards, publie Persona non grata, mémoires amers de son difficile séjour à Cuba comme ambassadeur de Salvador Allende alors que la répression s’abat sur les dissidents.
Toutefois, pour une partie de la gauche, attachée aux combats du tiers-mondisme, Castro a encore des circonstances atténuantes. Au début des années 1980, Marie-France Mottin publie un livre sur « les vies quotidiennes dans la Révolution » qui cache mal son agacement face à la bureaucratie et l’autoritarisme. Mais elle ne peut s’empêcher de titrer : Cuba quand même. 8 Il ne faut pas « désespérer Billancourt ». Pas encore.
Durant les années Reagan et les guerres civiles d’Amérique centrale, Castro bénéficie d’un sursis. Malgré son appui accordé à des dictatures « socialistes » du Tiers-monde (l’Angola de Dos Santos, l’Ethiopie de Mengistu), malgré de sombres affaires d’exécutions et de purges, comme la condamnation à mort en 1989 du général Ochoa, héros de la guerre d’Angola, accusé de trafic et de corruption. Face au bellicisme de Washington, il apparaît comme le garant des conquêtes révolutionnaires au Nicaragua ou dans les maquis du Salvador et du Guatemala.

Le divorce
Aujourd’hui, la cassure est presque complète. Jugé à l’aune de la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948 et non plus à celle de la Révolution de 1959, le régime communiste cubain se retrouve plus que jamais sur le gril. Les rapports critiques se multiplient, de Cuba’s repressive machinery publié en 1999 par Human Rights Watch, à Printemps noir, 3 ans après, diffusé en mars 2006 par Reporters sans frontières.
Des livres de plus en plus accablants entrent dans les librairies. En 1984, le dramaturge Fernando Arrabal avait lancé la première salve avec sa Lettre à Fidel Castro 9 » qui commençait par une analogie peu flatteuse : « Monsieur, avec le même fol espoir, la même crainte avec lesquels j’écrivais hier au général Franco… ». En 1996, Régis Debray publie Loués soient les seigneurs 10, dans lequel il ravage le mythe de Che Guevara. Ce personnage « surhumain et inhumain », « ce partisan de l’autoritarisme à tout crin », cet « inventeur en 1960 du  camp de travail correctif (Nous dirions : de travaux forcés). Le Che libertaire, indulgent, ouvert, contre un Fidel cruel et dogmatique ? Là où Fidel, en 1959, envoyait au peloton cinq esbiros de l’ancien régime, le Che n’aurait pas reculé devant dix ».
Entre les témoignages - parfois sujets à caution - d’anciens agents secrets, les best-sellers cinglants d’écrivains exilés (Zoé Valdès), les reportages sans concession (L’île du docteur Castro 11 de Denis Rousseau de l’AFP et Corinne Cumerlato de La Croix), les mémoires d’anciens prisonniers et les portraits au vitriol (Castro l’infidèle 12 par Serge Raffy du Nouvel Observateur), l’image et la légende de Castro se dégradent irrémédiablement.
Bien relayés au sein du monde intellectuel occidental, d’anciens dissidents de l’Est, Vaclav Havel et Adam Michnik, rejoints par André Glucksmann et l’historien mexicain Enrique Krauze, prennent la tête d’une campagne d’appui aux dissidents cubains, au sein de l’International Committee for Democracy in Cuba 13. Mais c’est la vague de répression de mars 2003 contre des dissidents accusés d’être des « agents de l’ennemi américain » qui marque la plus grande rupture : des personnalités de gauche - le prix Nobel de littérature José Saramago, Noam Chomsky, Susan Sontag, Howard Zinn, Immanuel Wallerstein - jusque-là réticents à l’idée d’accabler le chef d’Etat cubain, expriment leur désaccord. « La vague d’arrestations et d’exécutions qui s’est déroulée à Cuba au cours des derniers mois sont de très bonnes nouvelles pour la superpuissance américaine, qui demeure obsédée par l’élimination de cette écharde qui gêne son pied de géant, écrit Eduardo Galeano, le célèbre auteur des Veines ouvertes de l’Amérique latine. Ce sont de très mauvaises et tristes nouvelles pour ceux qui admirent les valeurs de ce petit pays, mais qui croient aussi que la liberté et la justice doivent aller de pair, pour tous, sans compromis ».
Depuis lors, la lassitude n’a fait que s’accentuer. Le 16 mars 2005, à l’initiative du Committee to Protect Journalists de New York, plus d’une centaine des plus prestigieux écrivains et journalistes latino-américains – le Mexicain Carlos Fuentes, l’ancien vice-président sandiniste Sergio Ramirez, le Chilien Juan Pablo Cardenas, la Colombienne Maria Jimena Duzan, la Haïtienne Michèle Montas - écrivent à Fidel Castro pour demander la libération de tous les journalistes cubains emprisonnés. « Abroger le droit à la liberté d’expression, s’exclament-ils, est un affront à la dignité humaine ».
Pour cette gauche qui a réfléchi aux tragédies de l’histoire et aux horreurs commises au nom du peuple ou de la nation, il n’y a plus de bons et de mauvais dictateurs, la fin ne justifie plus les moyens, la révolution sans liberté n’est plus une inspiration. Dans leur débat sur l’éthique de l’engagement, Sartre a finalement donné raison à Camus.


Nombre de prisonniers politiques : 306.
Journalistes emprisonnés : 24.
Peine de mort : après un moratoire, elle a été appliquée en 2003 contre trois personnes accusées d’avoir détourné un bateau en vue de se réfugier aux Etats-Unis. « Cuba n’a pas gagné une héroïque bataille en fusillant ces trois hommes, s’est exclamé José Saramago. Il a perdu ma confiance, brisé mes espérances, trompé mes illusions ».
Population carcérale : estimée à 100 000 personnes, soit 1% de la population. Les conditions sont en général mauvaises, les prisonniers politiques sont parfois victimes d’abus de la part de co-détenus et privés de soins médicaux adéquats. Cuba n’autorise pas les visites du Comité international de la Croix-Rouge.

Sources : Commission cubaine des droits humains et de la réconciliation nationale (chiffres de juillet 2005) ; Reporters sans frontières ; Rapport mondial 2006 de Human Rights Watch.