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Naufrage aux portes de l'Europe.
Par Nathalie
Caprioli

Photographie: Thomas Chable, Semence de Curieux, Série
"Les brûleurs".
Chaque année depuis 1990, 15 000 à
20 000 nouveaux Subsahariens viennent grossir les rangs des illégaux
au Maroc - leur ultime étape avant l’Europe, espèrent-ils.
La plupart ont entre 18 et 40 ans et sont issus de familles pauvres et
très nombreuses ; certains possèdent un diplôme universitaire.
Ils arrivent par avion à Casablanca,
avec un visa touristique, ou sans papiers, par la route,
après un parcours affolant via la frontière algérienne,
fermée en principe depuis dix ans. Témoignages.
Hervy et Polo glissent leur carte magnétique dans
le portail du Centre d’accueil temporaire des immigrants (CETI)
à Melilla. Leur seau en plastique vert coincé sous le coude,
ils sortent du CETI, passent devant le campement de fortune des Bangladais
en les saluant. Ces jeunes Asiatiques ont traversé la Méditerranée,
cachés dans un bateau parti de Beyrouth. Le CETI est complet depuis
des semaines. Depuis des semaines, les Bangladais campent donc à
côté, dans des abris de caisses en carton, impatients de
recevoir eux aussi leur carte magnétique.
Les deux amis descendent en ville pour y gagner quelques euros en lavant
les voitures. Ils doivent respecter leur jour et leur emplacement, sans
quoi ils provoqueraient une pagaille entre les résidents du CETI.
Hervy : « Chaque demandeur d’asile a son territoire pour les
petits jobs comme gardien de parking ou laveur de voiture. La ville n’est
pas très grande ». Confetti au nord des côtes marocaines,
l’enclave espagnole s’étend sur 18 km2 à peine
et compte 70 000 habitants, dont un tiers de Marocains du Rif. «
Celui à qui tu demandes un euro aujourd’hui est peut-être
celui que tu solliciteras aussi demain. J’ai le sentiment que nous
dérangeons les habitants », confie Hervy.
La vie, comme dans tous les centres d’accueil, tourne à faible
régime. Hervy et Polo s’ennuient, fatigués d’être
dépendants et de ne rien accomplir. Depuis janvier, ils attendent
un permis de séjour et de travail temporaire, sésame pour
rejoindre la péninsule ibérique et décrocher un boulot,
très probablement comme ouvrier agricole dans les champs ou les
serres d’Andalousie. Pour passer le temps, ils visitent les musées
en groupe et étudient l’espagnol. « Les premières
phrases qu’on apprend nous servent à quémander quelque
chose…»
Polo, dit Polo Star, 24 ans, informaticien, a sept frères et deux
sœurs. Hervy, 22 ans, onze frères et sœurs, se débrouille
en mécanique. Tous deux viennent de l’Ouest du Cameroun.
Ils se connaissaient au pays, mais ont voyagé séparément.
Hervy est parti en 2002, avec 150 euros en poche, une paire de chaussures
de rechange, trois pantalons, une boîte de tapioca et des arachides.
Il pensait arriver en Espagne en deux semaines ! « Nos grands frères
qui vivent en Europe nous ont tracé le chemin : Cameroun, Nigeria,
Niger, Algérie (Tamanrasset, Janet, Ilisi, Oran, Maghnia), Maroc
(Oujda,, Nador, Gurugu) et enfin l’Espagne. » Dès le
Nigeria, il s’est fait arnaquer par le passeur qui a triplé
son prix. Son périple incertain durera plus de deux ans, ralenti
çà et là par la police et les mafias impitoyables,
et par les petits boulots qu’il parvient à trouver en chemin
pour se refaire une cagnotte. « De Melilla, j’ai téléphoné
à mes amis pour les supplier d’oublier le voyage clandestin.
» Polo a eu plus de chance. Sorti avec 300 euros, il n’est
resté sur les routes « que » quatre mois.
« Je n’ai jamais été coincé par la police,
je passais toujours inaperçu. » Son calme olympien a dû
jouer en sa faveur…
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